Il y a une chose que je montre très tôt à mes élèves quand on aborde les étranglements, les ceinturages et les saisies proches : je ferme les yeux, je me laisse saisir, et je défends sans les rouvrir. Ensuite je leur fais faire la même chose. La leçon tient en une phrase : collé à l’agresseur, je n’ai plus besoin de mes yeux pour que mon corps sache quoi faire.
En Krav Maga, on connaît bien l’exercice inverse : le défenseur part les yeux fermés, attend un stimulus tactile ou sonore, ouvre les yeux, analyse et réagit. L’intention est bonne. On simule l’effet de surprise, on apprend à gérer un pic de stress, et sur une attaque qui part à distance, ça garde une vraie utilité.
Mais sur un étranglement, un ceinturage ou une saisie proche, la distance est par définition quasi nulle. Rouvrir les yeux pour analyser visuellement ce qui se passe est une dangereuse perte de temps. Et puis il n’y a presque rien à voir : les mains de l’agresseur sont sur ma gorge, ses bras dans mon dos, hors du champ de vision ou collés contre moi. Toute l’information utile, la configuration de la saisie, la direction de la pression, le côté de l’appui, circule déjà par un autre canal : le toucher et la proprioception. Avec un peu d’entraînement, ça suffit à déclencher une réponse tout aussi juste et nettement plus rapide. Fermer les yeux, ici, n’est pas une contrainte qu’on s’impose pour corser l’exercice. C’est une méthode pour être plus efficace en situation réelle.
Cet article part de ce constat de salle pour défendre une idée plus large : à très courte distance, celle où commencent la plupart des agressions, le toucher est un meilleur capteur que la vue. Et il s’entraîne. Je vais m’appuyer sur ma pratique, et sur le travail de l’homme qui a poussé cette logique plus loin que tout le monde : Richard Dimitri, le fondateur du Senshido, créateur d’un concept aussi célèbre que mal compris, le Shredder.
La distance du réel
Les agressions réelles ne commencent pas à distance de duel. Elles commencent à distance de conversation. L’inconnu qui vous demande une cigarette. Le type qui monte en pression à cinquante centimètres de votre visage. La saisie qui précède le coup, ou le coup lui-même, parti d’une main qu’on n’a jamais vue s’armer. Ceux qui ont lu mes articles sur la défense couteau reconnaîtront le schéma : la victime ne voit pas la lame, ni avant, ni souvent pendant. Ce n’est pas un hasard. L’agresseur choisit le moment, l’angle et la distance, et il les choisit pour neutraliser votre perception.
Maintenant, soyons honnêtes sur nos entraînements. On travaille face à face, à distance confortable, sur des attaques qui entrent proprement dans le champ de vision. C’est une distance de politesse sportive. Celle de l’agression, c’est une intimité forcée : le souffle de l’autre, des saisies, des corps emmêlés, souvent un mur dans le dos ou le sol sous les omoplates. Entre les deux il y a un monde, et c’est dans ce monde que se joue l’essentiel des affrontements réels.
Le corps à corps n’est donc pas une spécialité de lutteur, un module qu’on abordera « quand le niveau le permettra ». C’est la distance par défaut de la violence. Et on va voir que c’est aussi une distance à choisir.
Fuir ou coller
Je vais m’attaquer à une vache sacrée. Dans l’enseignement de la self-défense, et du Krav Maga en particulier, la distance privilégiée, celle où on passe l’essentiel du temps, celle des enchaînements et des passages de grades, c’est la distance d’échange pieds-poings. Or cette distance est celle du sport de combat codifié, du duel, du combat rituel : deux adversaires consentants, face à face, qui se jaugent et qui échangent. Dans une agression, dans un combat de survie, c’est justement la distance à éviter. C’est là que les coups arrivent à pleine puissance, et c’est là qu’ils sont les plus durs à esquiver.
La géométrie est têtue. Un crochet ou un direct a besoin de distance pour accélérer. C’est à l’allonge optimale que le poing arrive à sa vitesse maximale, et c’est là que se produisent les KO. Le sport qui connaît le mieux le coup de poing l’a compris depuis longtemps : en boxe, le refuge du combattant touché, c’est le clinch. Au point que l’arbitre doit séparer les boxeurs pour que l’échange reprenne. Quand un sport de percussion est obligé d’interdire une position, c’est que cette position tue la percussion.
Ce n’est pas une théorie de salle de self-défense, c’est un savoir de coin de ring. La vidéo ci-dessous résume ce que tout entraîneur de boxe sait : le clinch n’est pas une accolade, c’est un abri.
Dans un cadre de self-défense sérieux, deux distances sont à privilégier. La première : assez loin pour fuir, quand c’est possible. Et quand c’est possible, la fuite est la meilleure « technique » qui existe. La seconde : assez près, réellement collé, pour que l’agresseur ne soit plus en mesure de nous mettre KO d’un crochet ou d’un direct de rue. À cette distance, le low kick n’a plus la place de tourner la hanche, et même le coude, pourtant roi de la courte portée, ne trouve plus l’arc dont il a besoin.
Attention, cette protection n’existe qu’au corps à corps serré : poitrine contre poitrine, hanches en contact, tête placée. Le demi-corps à corps, à une longueur de bras, c’est le pire des deux mondes. Trop près pour voir venir, assez loin pour prendre le genou, le coude et l’uppercut. Et tenir un corps à corps serré contre quelqu’un qui se débat, ça ne s’improvise pas. C’est déjà une affaire de toucher.
Et ce corps à corps serré n’est pas qu’un abri. C’est aussi la distance parfaite pour les coups de prédilection du Krav Maga : le coup de genou et la claque de paume aux parties génitales. Des coups courts, sans armement, guidés au toucher plutôt qu’à la vue. Collé à l’agresseur, personne ne voit un bassin, mais on sait très bien où il est. Ce sont surtout des coups qu’aucune discipline sportive ne travaille, ni en attaque ni en défense, puisqu’ils y sont interdits. Un agresseur, même entraîné, n’a aucun réflexe construit sur cette ligne. Sa garde protège sa tête, et tout son historique de sparring ignore son entrejambe. À cette distance, son répertoire se ferme et le nôtre s’ouvre.
Ce coup de genou, d’ailleurs, n’a presque rien à voir avec son cousin du muay-thaï. Le genou thaï vise le torse ou la tête. Il demande de casser la posture de l’adversaire, de l’espace entre les bustes, une hanche qui propulse. Autant de choses que le corps à corps serré supprime, et tant mieux, c’est aussi ce qui nous protège des siens. Le genou aux parties, lui, vit sous la ligne de contact. Le verrou du corps à corps se ferme à hauteur des torses ; entre les jambes de l’agresseur, le canal reste ouvert par en dessous. La frappe monte à la verticale, sur place, sans armement, et la sensibilité de la cible se charge de la puissance. Le low kick meurt faute d’espace, ce genou-là n’en a jamais eu besoin : il part collé, et il part même bras coincés, ceinturé, saisi. La claque de paume emprunte le même canal. Comme tout ce qui se joue à cette distance, ces coups se placent au toucher. On ne vise pas ce qu’on voit, on vise ce qu’on sent : les hanches et les jambes de l’autre contre les nôtres suffisent à donner la ligne. Évidemment, la géométrie vaut dans les deux sens. Raison de plus pour être celui des deux qui l’a entraînée.
Soyons honnêtes quand même : le coup aux parties n’est pas un interrupteur. La douleur arrive souvent avec une seconde ou deux de retard, et l’adrénaline peut la masquer. On ne compte pas dessus pour finir, on compte dessus pour ouvrir. Le réflexe qu’il déclenche, lui, est fiable : les hanches qui fuient, le buste qui se casse, les mains qui plongent. C’est cette réaction qui crée l’ouverture suivante, et on retrouvera cette logique d’enchaînement avec le Shredder. Dernier avantage, moins évident : un crochet à la tête tue parfois, parce qu’un KO debout c’est un crâne qui tombe sur le béton. La frappe aux parties neutralise sans passer par la perte de connaissance. Devant un tribunal, ce n’est pas un détail.
La distance intermédiaire, elle, n’est pas un lieu de combat. C’est un couloir. On le traverse vite, dans un sens ou dans l’autre, et on ne s’y installe pas. Ça oblige à contrarier un réflexe profond : quand ça part, l’instinct recule d’un pas, en ligne droite. C’est le pire des choix. On reste dans l’allonge de l’agresseur, avec un temps de retard, et en plus on lui offre de l’élan. Quand la fuite n’est plus possible, la sécurité est devant. Il faut entrer, coller, contrôler. Ce choix a ses limites, bien sûr. Face à plusieurs agresseurs, s’accrocher à un seul corps peut coûter très cher, et le corps à corps de survie se travaille debout, mobile, tourné vers la sortie. Mais n’importe quelle séance de sparring le confirme : le crochet qui endort a besoin d’espace, et le corps qui colle le lui refuse.
Dit autrement : loin, la vue a le temps qu’il lui faut. Collé, le toucher a toute l’information. Entre les deux, on a la vue sans le temps. Reste la vraie question : une fois collé, comment on fait ? C’est là que la hiérarchie de nos sens s’inverse.
Pourquoi l’œil arrive trop tard
Un être humain met environ deux dixièmes de seconde à réagir à un stimulus visuel simple. Et encore, c’est en laboratoire, reposé, sur une tâche unique et attendue. Ajoutez le moindre choix (frappe ou feinte ? gauche ou droite ? bloquer ou saisir ?) et le délai s’allonge : plus il y a d’options, plus la décision est lente. Ajoutez le stress d’une agression réelle, et vous obtenez un système visuel qui répond en retard à des questions déjà périmées.
En face, maintenant. Une main posée sur votre épaule qui se transforme en frappe n’a que trente ou quarante centimètres à parcourir. À cette distance, l’impact arrive en un dixième de seconde, parfois moins. Faites le calcul : à bout portant, une défense qui dépend de ce que vous voyez arrive après le coup.
Et encore, ce calcul suppose que l’œil voie quelque chose. Au contact, ce n’est même plus garanti. Le stress rétrécit le champ visuel (la fameuse vision tunnel) pile là où surgissent les attaques proches, en périphérie. Le corps de l’adversaire masque ses propres armes : au clinch, vous ne voyez ni sa main basse, ni ses hanches, ni le genou qui monte, ni ce qui se passe dans votre dos. Et l’œil a un dernier défaut, le plus exploité de tous : il se laisse mentir. Toute la boxe repose là-dessus. Une feinte, c’est un mensonge adressé à la vue.
Je ne veux pas survendre mon sujet : oui, le toucher est un peu plus rapide que la vue, de quelques centièmes de seconde, mais ce n’est pas ça l’argument principal. L’argument principal, c’est qu’au contact l’œil n’a plus accès à l’information, alors que le toucher y accède en continu. Un capteur débranché contre un capteur branché en permanence.
Le toucher ne cligne jamais
La peau est notre organe sensoriel le plus étendu, et les mains et avant-bras comptent parmi les zones les plus innervées du corps. Dès qu’il y a contact, un avant-bras contre un avant-bras, une main sur un col, vous disposez d’un flux d’information ininterrompu : direction de la pression, tension de l’épaule, transfert du poids, crispation qui précède le geste. Un coup part rarement de nulle part. Il est annoncé par des micro-préparations que la main perçoit avant que l’œil ne voie quoi que ce soit, pour la bonne raison que ces préparations sont invisibles.
Le toucher a d’autres qualités que la vue n’aura jamais. Il fonctionne dans le noir, dans la mêlée, quand vos lunettes ont volé au premier échange. Et il se laisse difficilement feinter. On peut mentir à un regard, pas vraiment à une pression : une feinte visuelle ne coûte rien, une fausse pression engage du poids. Et un poids engagé, ça se sent, et ça s’exploite.
Les traditions martiales sérieuses le savent depuis longtemps. Le kumi-kata du judo, où le combat se lit dans les mains avant de se voir dans les jambes. Le pummeling des lutteurs, cette bataille des dessous de bras où les yeux ne servent presque à rien. Le chi sao du wing chun, le kakie du gōjū-ryū. Des cultures qui ne se sont jamais croisées ont inventé le même exercice : coller les bras, parfois fermer les yeux, apprendre à lire par la peau. Quand des systèmes indépendants convergent vers le même outil, c’est en général que l’outil répond à un vrai problème.
Le judo paralympique en apporte la preuve la plus officielle qui soit. Les athlètes déficients visuels combattent saisie établie, du début à la fin du match, et leur judo reste du judo à part entière. Une fois le contact pris, la vue est en option.
Je le constate à chaque cycle : mettez un élève au clinch et bandez-lui les yeux. Il panique trente secondes, puis il progresse plus vite que les yeux ouverts. Privé de son capteur dominant, il se met enfin à écouter l’autre. Le plus dur, ensuite, ce n’est pas de lui apprendre à sentir. C’est de l’empêcher de recommencer à regarder.
Et si vous pensez que cette lecture au toucher demande vingt ans de pratique, regardez l’âge des pratiquants ci-dessous. La vidéo ne prouve pas que le chi sao gagne des combats. Elle prouve que cette compétence s’apprend, et vite.
Richard Dimitri et le Senshido
S’il fallait citer un seul homme qui a fait du toucher la clef de voûte d’un système complet, ce serait Richard Dimitri. Montréalais, passé par le travail de terrain dans la sécurité, confronté tôt à la violence réelle, il fonde le Senshido au début des années 90 (l’école ouvre en 1994), sous un nom qu’il traduit lui-même par « la voie des mille maîtres ». Tout un programme : refus du dogme, refus du style unique, obsession de ce qui marche.
Son travail me parle pour deux raisons. D’abord, le Senshido est avant tout une approche comportementale. Dimitri a toujours placé la prévention, la lecture de situation et le désamorçage verbal avant toute réponse physique, au point d’avoir orienté l’essentiel de son travail récent vers la prévention de la violence elle-même. C’est l’ordre de priorités que je défends aussi. Ensuite, quand la réponse physique devient inévitable, le Senshido ne s’appuie pas sur un catalogue de techniques mais sur cinq principes de riposte, valables dans n’importe quelle configuration : l’économie de mouvement, le mouvement non télégraphié, l’arme la plus proche vers la cible la plus proche, l’acquisition des cibles primaires (les yeux et la gorge, les deux seules cibles dont l’atteinte déclenche un réflexe immédiat de désengagement), et celui qui nous intéresse ici, la sensibilité tactile.
Je précise, par honnêteté : je ne suis ni représentant ni gradé du Senshido. Je lis, je teste sur le tapis avec mes partenaires, et je garde ce qui survit au contact. Le travail de Dimitri en fait partie.
Pour voir l’homme au travail, voici des extraits d’un séminaire donné dans sa ville natale, à Montréal, sur les fondamentaux du Senshido et le Shredder.
Le Shredder
Son invention la plus connue, c’est le Shredder, littéralement « la déchiqueteuse ». Sans doute le concept le plus copié et le plus mal compris de la self-défense moderne. Vu de l’extérieur, ça ressemble à un déferlement : fourchettes vers les yeux, ratissages du visage, arrachages, contrôles violents de la tête, attaques de la gorge, coudes, coups de tête, le tout enchaîné à distance de contact, sans rythme identifiable, sans garde, sans début ni fin technique. D’où les caricatures qui exaspèrent Dimitri lui-même : « un système de griffures », « du gougeage d’yeux ». Sa réponse n’a jamais varié : le Shredder n’est pas une technique, c’est l’application simultanée de ses cinq principes à très courte distance. Un concept, que chacun exprime avec sa morphologie, sa position du moment et les cibles que la situation lui présente.
Et c’est là que notre sujet le rejoint : le moteur du Shredder, c’est le toucher, pas la férocité. À la distance où il opère, l’œil est hors jeu, trop lent, masqué, saturé. Alors chaque contact renseigne le suivant. La paume qui rencontre un front sait où sont les yeux, la main qui sent une clavicule sait où est la gorge, la pression qui bute sur une résistance glisse vers l’ouverture d’à côté. Le corps humain est une carte, et la main la lit sans la voir. C’est pour ça que le concept reste fonctionnel dans les pires configurations, saisi par-derrière, écrasé contre un mur, dessous au sol, dans le noir. Là où tout ce qui dépend de la vue s’éteint.
Ci-dessous, Dimitri applique le concept au sol, depuis la position montée.
Autre pilier : la motricité globale. Pas de frappe de précision, pas de coordination fine, rien de ce que l’adrénaline détruit en premier. Des gestes simples, tolérants à l’erreur, accessibles sous stress maximal, et largement indépendants du gabarit. Ce n’est pas un hasard si ce travail s’est autant diffusé dans la défense destinée aux femmes.
Et puis il y a l’effet psychologique, le plus frappant quand on en fait l’expérience. Ce que Dimitri a observé dès la mise au point du concept, c’est la réaction de celui qui le subit : panique immédiate, réflexe de désengagement. L’agresseur cesse de vouloir gagner, il veut partir. Dimitri parle d’une inversion du rapport prédateur-proie, et je n’ai pas trouvé de meilleure formule. L’agresseur avait un scénario, une victime qui encaisse, qui recule, qui se protège. À la place, il reçoit un flux continu, sans rythme, illisible, dirigé vers les deux cibles que l’être humain protège par réflexe absolu. Son plan s’efface, il ne lui reste que la fuite.
La présentation du concept par Senshido, où l’on retrouve cette inversion du rapport prédateur-proie :
Les garde-fous
Le concept a souffert de son succès. La vague « reality-based » des années 2000 a parfois vendu le Shredder comme une solution miracle, la botte secrète qui dispenserait de tout le reste. C’est absurde, et c’est contraire à l’esprit de son créateur. Aucun outil n’est magique. Le Shredder ne remplace ni la prévention, ni la condition physique, ni le sparring, ni l’humilité de se faire régulièrement dominer par plus fort que soi. Sa vraie valeur tient au principe qui le porte, l’information tactile, la motricité globale, la continuité. Ce principe lui survivrait même si le mot disparaissait demain.
Surtout, le Shredder est une réponse d’extrémité. On ne déchire pas un visage pour une bousculade de comptoir. Dimitri conditionne explicitement l’intensité de la riposte à la gravité de la situation, et le droit français dit la même chose à sa façon : la légitime défense exige une réponse proportionnée à l’attaque. Un outil pareil ne se conçoit que pour les situations où l’on croit sincèrement sa vie ou son intégrité en jeu. Et l’enseigner oblige à enseigner le discernement en même temps.
Un dernier point, qui me tient à cœur : le sens du toucher n’est pas qu’une arme, c’est aussi un régulateur. Sentir, c’est pouvoir doser. Le même capteur qui permet de trouver une gorge dans le chaos permet aussi de contrôler sans blesser : maîtriser un proche alcoolisé qui s’emporte, contenir sans frapper, ajuster sa force à la seconde. La sensibilité tactile sert la réponse extrême et elle sert la retenue. Et dans la vraie vie, c’est la retenue qui servira le plus souvent.
Comment on entraîne ça (sans finir aux urgences)
Reste la question pratique : comment on entraîne ça sans transformer chaque cours en accident ? Par une progression, et par le matériel. Ceux qui me lisent savent la place que je donne au matériel : c’est lui qui conditionne la sincérité du travail, mécaniquement, qu’on soit de bonne foi ou non.
Une règle organise toute la progression : le déclencheur d’entraînement doit correspondre au canal d’information qui sera réellement disponible. Une attaque qui part à distance entre dans le champ visuel, donc le déclencheur est l’œil, et le drill classique (partir les yeux fermés, les ouvrir au premier stimulus) reste bien calibré. Une attaque au contact ne donne presque rien à voir, donc le déclencheur est tactile, et les yeux restent fermés du début à la fin de la défense. Le même exercice, selon la distance, est tantôt un bon simulateur de surprise, tantôt un détour dangereux, parce qu’il apprend au corps à attendre une validation visuelle dont il n’aura pas le temps le jour venu.
Et qu’on ne me fasse pas dire qu’il faut se battre les yeux fermés. En situation réelle, les yeux restent évidemment ouverts. Mais ils sont libérés. Si mes mains ont besoin de mes yeux pour gérer la saisie, mes yeux sont pris en otage par la saisie. Si mes mains travaillent au toucher, mes yeux peuvent faire leur vrai métier : repérer un deuxième agresseur, une arme dans la main libre, la sortie. L’entraînement tactile ne rend pas aveugle, il rend la vue disponible.
On commence par des jeux de sensibilité pure, sans enjeu de frappe : mains et avant-bras collés, yeux fermés, suivre le bras du partenaire qui se déplace, sentir ses transferts de poids, retrouver son épaule ou son cou au seul toucher. Des exercices humbles, presque méditatifs. C’est là que se construit le vocabulaire.
Vient ensuite le clinch, travaillé comme un sparring calibré : saisies réelles, poids réel, intensité contrôlée. L’objectif n’est pas de gagner mais de lire. La crispation d’épaule qui annonce le genou, la main qui allège sa prise juste avant de frapper, la hanche qui se dérobe avant la projection. Régulièrement, la même chose yeux fermés. Et comme le refuge ne vaut que si on sait l’atteindre, on travaille aussi l’entrée : franchir la distance intermédiaire sous pression, en protection, jusqu’au contact serré.
Le travail du visage demande une mise en garde sur le matériel. Pour la dimension proprement tactile, le masque d’escrime n’est pas indiqué : il met une grille pile là où la main doit apprendre à lire. Ce travail-là se fait à visage nu, lentement, à intensité minimale. On pose sa main sur le visage du partenaire et on apprend à localiser instinctivement les reliefs et les parties sensibles, les orbites, les yeux surtout, le nez, la gorge. On repère, on effleure, on n’appuie jamais. Ongles courts, consignes claires, signal d’arrêt. Le rôle du receveur compte autant que celui de la main : accepter d’être touché au visage, ce qui les premières fois déclenche une aversion très profonde, et apprendre à réagir en protégeant ses yeux, menton rentré, paupières closes, tête qui tourne, mains qui couvrent. Le même exercice apprend l’attaque au toucher et la défense des yeux. Et celui qui l’a vécu comprend de l’intérieur, en petit, ce que le Shredder inflige.
Le masque d’escrime retrouve sa place quand on monte en vitesse. Sans lui, personne ne lance sincèrement une main vers un visage : celui qui attaque retient son geste, celui qui défend le sait, et tout le monde triche sans l’avoir décidé. C’est le mécanisme que j’ai décrit à propos du couteau. Avec le masque, les trajectoires deviennent franches, le chaos devient possible. Mais il faut savoir ce qu’on perd : derrière la grille, la main ne lit plus rien. D’où la règle : visage nu pour l’information, masque pour la vitesse. Chaque protection ouvre une porte et en ferme une autre, c’est l’objectif de l’exercice qui décide de l’équipement. Il faut les deux pour travailler l’esprit du Shredder honnêtement et proprement.
Pour la ligne basse, c’est la coque qui joue ce rôle. Sans elle, les frappes aux parties se miment : on s’arrête à dix centimètres, on tapote, et personne n’apprend ni la vraie distance, ni le vrai timing, ni, côté receveur, à continuer de se battre après un impact. Avec une coque, portée par les pratiquants comme par les pratiquantes, la claque de paume et le genou se posent réellement, à intensité progressive, sans danger. Et contrairement au masque, elle ne coûte rien en information : la main ou le genou qui frappe n’a rien à lire sur cette cible. Masque pour la ligne haute, coque pour la ligne basse, protège-avant-bras pour le travail au couteau. À chaque fois, on équipe la zone qui reçoit le contact pour que personne n’ait à retenir son geste.
On termine par les positions dégradées, celles pour lesquelles tout ce travail existe : saisi par-derrière, plaqué contre un mur, dessous au sol, un partenaire plus lourd installé sur vous, lumière réduite. C’est là que le toucher cesse d’être un thème de cours et devient ce qu’il est vraiment : le dernier capteur qui marche encore quand tous les autres ont lâché.
Pour conclure
À distance de conversation, là où commence la violence réelle, la main est un meilleur œil que l’œil. Ce n’est pas une jolie phrase, c’est de la physiologie. Richard Dimitri a eu le mérite d’en faire une méthode, et n’importe qui peut le vérifier en trois séances de clinch les yeux fermés.
Fuir quand on peut. Coller quand on ne peut plus. Ne jamais s’installer entre les deux. Le corps à corps n’est pas un chapitre annexe de la self-défense, c’est à la fois son terrain par défaut et son refuge. Quant au toucher, il ne s’apprend ni dans les livres ni en vidéo. Il s’apprend au contact, et nulle part ailleurs. Venez le sentir sur le tapis.

