Les défenses au couteau qui réussissent en salle échouent dès qu’on retire le cadre d’exercice, y compris au plus haut niveau de certification. La cause principale n’est ni le pratiquant ni la technique : c’est le matériel d’entraînement.
Pendant des années, je n’ai pas cru pouvoir appliquer réellement les techniques de défense au couteau que j’enseignais.
Je ne remettais pas la méthode en cause. Je me disais que je n’étais pas assez bon, pas assez entraîné, pas assez rapide. C’est le réflexe habituel dans les arts martiaux, où l’on impute presque toujours l’échec à l’exécution.
J’ai fini par obtenir le grade d’Expert niveau 2, le plus élevé du krav maga civil dans ma fédération d’alors. Le problème n’avait pas bougé d’un millimètre.
Ce qui a changé, c’est que j’ai regardé autour de moi. En stage de haut niveau, entre pratiquants de grade équivalent, tout le monde faisait le même constat. En salle, contre un partenaire qui attaque sur signal, chacun réussit. Dès qu’on retire ce cadre, plus personne n’y arrive.
Quand l’échec est général au sommet de la certification, la cause n’est pas chez les pratiquants : il n’existe pas d’échelon au-dessus où cela se mettrait à fonctionner. Elle est dans la manière dont on s’entraîne, et pour certaines techniques dans ce qu’on enseigne.
L’adversaire que ces techniques supposent
On n’a pas besoin d’être pratiquant pour voir le problème. Il suffit de regarder ce que chaque défense exige de l’attaquant pour fonctionner.
Tout ce qui se termine par un désarmement suppose que le problème soit déjà résolu, puisqu’il faut contrôler l’arme avant de pouvoir la retirer. On enseigne la conclusion d’une séquence dont la partie difficile n’a jamais été traitée.
Les défenses codifiées angle par angle supposent qu’on identifie l’angle avant d’agir. En dehors d’un cadre d’exercice, on n’identifie rien du tout. Le plus souvent, on ne sait même pas qu’il y a une lame.
Ces défenses décrivent donc un adversaire qui attaque une fois, franchement, sur une trajectoire lisible, et qui marque un temps d’arrêt. On reconnaît là quelqu’un formé à une méthode, pas une agression. En agression, la lame est dissimulée, la main libre agrippe, les coups sont répétés au même endroit et ne s’arrêtent pas.
Cela tient sans doute au contexte d’origine de la méthode, pensée pour des militaires face à d’autres militaires. Je n’y vois aucune faute. Ces techniques répondent correctement à un problème qui n’est simplement plus le nôtre.
J’en tire une conséquence que j’assume. Certaines choses que j’ai apprises comme élève, je ne les enseigne plus.
Les deux impasses
Face à ce constat, le milieu répond de deux manières.
La répétition technique retire tout ce qui rend le problème difficile : l’intention libre de l’autre, l’incertitude, l’absence de signal de départ, la pression du temps. Il reste un geste bien exécuté dans des conditions qui n’existeront jamais. Et ce geste produit de la confiance là où il faudrait produire de la lucidité.
Le renoncement pose un autre problème. « Contre un couteau, on ne peut rien, il faut fuir. » L’évitement est effectivement ce qui protège le mieux, mais il se joue avant : ne pas être là, percevoir la situation qui se dégrade, rompre la distance avec un inconnu qui s’approche, céder ce qui peut l’être. Une fois l’agression déclenchée, la fuite suppose qu’on ait vu la lame, qu’on ait de la distance, qu’on ne soit pas saisi et que la sortie soit derrière soi. Ces conditions sont rarement réunies.
Dans une proportion importante des cas, la victime n’a pas vu le couteau, ni avant ni pendant. Elle croit recevoir des coups de poing1. « Fuyez » ne répond donc pas à ce qui se passe. C’est un bon principe de prévention transformé en fausse solution tactique, et cela dispense commodément de travailler le seul moment qui compte, celui où c’est déjà en train d’arriver.
Le matériel produit le résultat
Il reste une cause dont on ne parle presque jamais, et qui explique probablement les autres : le matériel.
La plupart des clubs travaillent avec des répliques de dagues militaires en plastique dur. L’objet a l’air sérieux, et c’est là tout le problème. Une attaque sincère avec ce type de couteau ferait mal, et pourrait blesser le défenseur s’il rate sa défense. L’attaquant le sait, pas de façon consciente, mais son geste le sait pour lui. Il retient. Il attaque une fois, proprement, sans réengager : exactement l’adversaire que supposaient les techniques.
Le même mécanisme joue dans l’autre sens : un blocage encaissé sur l’avant-bras nu fait suffisamment mal pour qu’après deux ou trois répétitions, l’attaquant diminue son engagement sans le vouloir ni s’en apercevoir.
Personne ne triche, personne n’est mou. C’est le matériel qui produit l’attaque inhibée, et l’attaque inhibée qui produit une défense qui fonctionne. L’effet se cumule : plus on répète, moins l’attaquant attaque, plus le défenseur croit progresser. Ce qu’on prend pour une courbe d’apprentissage est la courbe de dégradation de son partenaire.
D’où ce renversement, à garder en tête devant nos vidéos : la réplique de dague est plus dangereuse que le couteau en mousse, et c’est précisément pour cela qu’elle rend l’entraînement moins sérieux. Nos lames sont en mousse rigide, assez souples pour permettre du volume sans casse, assez dures pour qu’un impact appuyé sur le buste soit douloureux. S’y ajoutent le masque d’escrime, les gants et les protège-avant-bras pour l’attaquant.
On ne met pas ces protections pour éviter d’avoir mal, on les met pour pouvoir travailler. Une arme qu’on peut recevoir permet une attaque qu’on peut donner.
Une intensité tenable dans la durée
Avec ce matériel, nous pouvons faire travailler des élèves à intention pleine, plusieurs fois par semaine, pendant des années, sans commotion, sans nez cassé, sans arrêt de travail.
L’argument est pédagogique avant d’être sécuritaire. En percussion, l’intensité est une ressource rare. Pour protéger les gens, on baisse le curseur, et en le baissant on réintroduit la complaisance qu’on voulait supprimer. Un club honnête fait quelques assauts durs par mois, pas par séance. Avec une lame d’entraînement, nous pouvons administrer une dose de pression que la boxe ne permet pas.
S’y ajoute un effet que je n’avais pas anticipé. Une arme abaisse considérablement la difficulté d’exécution sans rien retirer à la difficulté de lecture. En boxe, le débutant échoue sur les deux plans à la fois : il ne sait pas produire le geste et il ne sait pas lire l’adversaire. Il subit, il n’apprend rien, il arrête. Avec un couteau en main, produire l’action ne pose aucune difficulté. Toute l’attention disponible se porte sur la distance, le moment, l’intention de l’autre, la décision d’entrer ou de sortir.
Résultat : des gens qui ne feraient jamais d’assauts pieds-poings participent pleinement dès les premiers cours. Des quadragénaires, des petits gabarits, des personnes dont le métier interdit d’arriver avec un œil au beurre noir, beaucoup de femmes qui ne souhaitent pas prendre de coups au visage. Ils ne font pas une version allégée du travail, ils font le même.
Il y a une autre conséquence, moins évidente. Un pratiquant confirmé attaque « bien » : distance, feinte, structure. Un agresseur ne fait rien de tout cela. Un débutant avec un couteau, lui, fonce, agrippe et pique n’importe comment, dix fois de suite. Nos débutants sont nos meilleurs agresseurs, et un club où tout le monde s’entraîne ensemble en dispose en permanence.
Comment nous travaillons
Le sparring libre, celui qu’on voit le plus dans les vidéos, n’est pas notre méthode. Il nous sert d’étalon.
Il ne prépare pas à survivre à une agression : le duel au couteau, deux personnes qui se savent armées et s’engagent à distance d’escrime, n’existe à peu près pas. Le sparring sert à autre chose. Il calibre. Chaque semaine, il rappelle à tout le monde, moi compris, que la lame touche, toujours, quel que soit le niveau. Et comme le club renouvelle en permanence ses débutants, cet étalonnage ne se dérègle pas.
L’essentiel du travail se fait en asymétrie.
Un seul armé. Cela supprime la seule ressource que le duel offrait au défenseur : gérer la lame adverse en menaçant avec la sienne. Il ne reste que ce qui fonctionne réellement, la distance, l’obstacle, le contrôle du bras armé, la sortie. Le problème devient beaucoup plus dur, et beaucoup plus honnête. On ne cherche pas à appliquer un catalogue : chaque élève doit trouver ce qui marche pour lui, avec son gabarit et ses moyens.
Le départ en surprise. Des exercices proches des panic attack drills de Lee Morrison (Urban Combatives), où l’agression commence sans annonce, au contact, parfois de dos. Ils n’enseignent aucune technique. Ils entraînent la sortie de sidération, cet intervalle entre « je subis » et « j’agis ». Le critère de réussite surprend souvent : un élève qui explose vers l’avant avec un geste laid mais décidé a réussi, celui qui exécute une belle défense parce qu’il l’avait vu venir a raté l’exercice. Ce qui agit ici, c’est l’incertitude bien plus que l’intensité. Nous faisons donc varier le déclencheur, l’angle, la distance, et parfois il n’y a pas d’agression du tout.
Il faut le dire aux élèves avant : sur un vrai départ en surprise, on s’en sort mal, souvent, longtemps.
L’évitement, placé en fin de parcours plutôt qu’en préambule moralisateur. Personne ne croit un instructeur qui explique en début de cours qu’il vaut mieux partir. Tout le monde le croit après vingt minutes sous le masque.
Une bonne nouvelle
Le dispositif ne sert pas qu’à éliminer. Il valide aussi.
La validation la plus utile concerne les blocages. Un contact franc sur l’avant-bras armé est extrêmement douloureux pour celui qui le reçoit, presque indolore pour celui qui le donne, et cela quel que soit le gabarit : un petit défenseur inflige à peu près la même chose qu’un grand. C’est une des rares bonnes nouvelles de ce travail, et elle change beaucoup de choses chez des élèves persuadés de n’avoir aucun moyen d’agir. Elle suppose qu’un contact ait lieu avec le bras armé : elle ne règle pas l’agression elle-même, seulement ce qu’on peut en tirer une fois qu’elle est engagée.
C’est cette même asymétrie qui impose les protège-avant-bras. Sans eux, elle se retourne contre l’entraînement : l’attaquant qui vient d’encaisser deux blocages propres retient son geste pour le reste de la séance, et on perd son partenaire au moment précis où la technique commence à fonctionner.
Nos propres distorsions
Notre matériel produit ses propres distorsions. Autant les nommer. La chasse à la main : toucher l’avant-bras rapporte une touche alors que dans la réalité c’est un détail, et une convention encadre donc les zones. L’invulnérabilité : une lame d’entraînement ne coupe pas, on continue après des blessures qui auraient tout changé. Le masque lui-même : il protège, mais il modifie la vision périphérique et fausse la gestion de la distance.
L’inversion de la douleur, enfin, la plus intéressante des quatre. Un coup appuyé avec une lame en mousse est probablement plus douloureux sur le moment qu’un vrai coup de couteau à l’abdomen : sous l’effet de la surprise et du stress, une blessure grave est souvent perçue comme un choc ou une poussée, et la victime poursuit sans savoir qu’elle est atteinte2. Notre matériel fait donc plus mal et infiniment moins de dégâts que le réel. L’élève apprend correctement à ne pas se faire toucher, mais il apprend en même temps une association fausse, touché = je le sens. Dans la rue, il ne le sentira ni sur lui ni sur l’agresseur. C’est pourquoi la fin d’un échange n’est jamais décidée chez nous par la sensation, mais par une règle extérieure.
Le rapport au choc
Les premières semaines, le moindre choc paraît intolérable. Quelques mois plus tard, le même élève termine son cours, se change, rentre chez lui, et découvre le lendemain un hématome sérieux dont il n’a aucun souvenir précis.
Ce qui a changé tient moins au seuil physique qu’au sens donné à la sensation. Au début, un choc veut dire : danger, échec, ça va empirer. Plus tard, il veut dire : information, j’ai laissé une ouverture, je continue. Le signal a la même intensité, il n’a plus la même valeur, et l’élève redevient capable de penser pendant que ça se passe. C’est peut-être le bénéfice le plus durable de ce travail, et il déborde largement la salle.
Cette évolution a deux revers. Le premier : l’endurcissement est un moyen, pas un but. On ne s’entraîne pas pour encaisser, on s’entraîne pour cesser de se recroqueviller, et un élève fier de ne plus rien sentir est en train de construire l’excès de confiance que ce travail est censé démonter. Le second concerne l’encadrement : la douleur des élèves n’est plus un signal d’alerte fiable, et il faut apprendre à s’en passer.
Une objection
On me demande parfois si enseigner le krav maga tout en écrivant ceci n’est pas contradictoire.
Je ne crois pas. La méthode est toujours là ; je lui ai ajouté un moyen de vérification. J’enseigne ce qui survit à ce test, et l’essentiel y survit. Le reste, je l’ai retiré. Cela me paraît assez conforme à l’esprit d’une discipline née de l’adaptation : on ne trahit pas une méthode de ce type en continuant de l’éprouver, on la trahit en la conservant intacte.
Et je n’ai résolu le problème du couteau ni mieux ni davantage que quiconque. J’ai simplement cessé de faire comme s’il était résolu.
Ce que nous ne promettons pas
Nous ne formons pas des experts du couteau, et surtout pas des gens qui se croiraient tels.
Ce que le masque enseigne, c’est toujours la même leçon : tout le monde se fait toucher. Un élève qui a passé un an à se faire piquer n’écoutera plus jamais quelqu’un qui lui promet un désarmement propre. Il l’aura appris par le corps : la seule réponse fiable face à une lame consiste à ne pas être là, et à partir tant qu’on peut encore partir.
C’est un enseignement désagréable. Le format, lui, est plaisant, et c’est voulu. C’est même parce qu’il est plaisant que les gens acceptent d’entendre une leçon pareille, et qu’ils restent assez longtemps pour qu’elle s’installe.
Pour voir concrètement à quoi ce travail ressemble, les vidéos sont là ; pour l’essayer, le planning aussi.
Les vidéos publiées sur ce site montrent ce travail. Les participants portent des masques d’escrime et utilisent exclusivement des couteaux et bâtons d’entraînement. Elles sont mises en ligne avec l’accord écrit des personnes filmées.
Notes
1. Phénomène documenté par la littérature médico-légale : sous l’effet de l’adrénaline et de la préoccupation du combat, et parce que les plaies par lame sont relativement peu douloureuses et saignent souvent vers l’intérieur plutôt que vers l’extérieur, la victime peut ne pas avoir conscience d’être blessée. Voir la synthèse « Stab Wound », ScienceDirect Topics (médecine légale).
2. Même référence : le caractère relativement peu douloureux des plaies par arme blanche explique que des blessures graves passent inaperçues sur le moment.

